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Addiction au travail : comment agir sans réduire la situation à l’individu ?

20 sept.
5 min de lecture

Lors de mon premier poste salarié, j’ai été

Addiction au travail : comment agir sans réduire la situation à l’individu ?
Addiction au travail : comment agir sans réduire la situation à l’individu ?

confronté à une situation pour laquelle je n’étais clairement pas préparé.

Un collaborateur était arrivé alcoolisé sur son lieu de travail. Il était conducteur d’engin.

J’étais jeune manager. J’ai regardé la situation, pensé au risque, à l’équipe, à l’entreprise… et j’ai fait ce qui me paraissait alors le plus logique : je l’ai renvoyé chez lui.

Avec le recul, je vois surtout un jeune responsable qui a fait comme il pouvait avec les ressources dont il disposait.

Et c’est probablement une première réalité lorsqu’on parle d’addiction au travail : au moment où une situation survient, on demande parfois à un manager de prendre une décision sur un sujet complexe auquel il n’a jamais été préparé.


Une réalité qui dépasse largement quelques situations isolées

En 2021, 23,2 % des actifs occupés de 18 à 64 ans dépassaient les repères de consommation d’alcool à moindre risque, selon le Baromètre de Santé publique France. Ce chiffre ne mesure évidemment pas les addictions au travail, mais il rappelle que la consommation d’alcool concerne pleinement la population active.

La même année, une enquête de l’INRS menée auprès de 1 245 professionnels des services de santé au travail montrait que 64 % d’entre eux considéraient les consommations d’alcool et de cannabis comme répandues dans le monde professionnel. Pour 91 % des répondants, l’alcool était la substance posant le plus de difficultés chez les travailleurs. Il s’agit ici de la perception de professionnels interrogés, et non d’un taux de salariés concernés.

Derrière ces chiffres se trouvent pourtant des réalités extrêmement différentes.

Une consommation occasionnelle n’est pas une dépendance. Une modification du comportement ne permet pas de poser un diagnostic. Et une difficulté observée au travail ne raconte jamais, à elle seule, toute l’histoire d’une personne.

C’est précisément pour cela que chercher immédiatement LA réponse me paraît souvent réducteur.


Addiction au travail : regarder l’individu, le collectif et la structure

Dans mes interventions, j’utilise régulièrement trois niveaux de lecture : l’individu, le collectif et la structure.

Ils permettent de déplacer la question. Au lieu de chercher uniquement « qu’est-ce qui ne va pas chez cette personne ? », on peut essayer de comprendre « qu’est-ce qui se passe dans cette situation ? ».

L’individu, d’abord : Que peut-on réellement observer ? Qu’est-ce qui a changé dans son travail ? Existe-t-il une difficulté particulière, une baisse de vigilance, un risque, un isolement ?

Mon travail autour de la pair-aidance m’a également appris autre chose : une consommation peut avoir pris une fonction dans la vie d’une personne : Soulager. Tenir. Oublier. S’anesthésier. Se protéger.

C’est l’un des points que je développe dans ma conférence « Pair-aidance et addictions : remettre la personne au cœur de son rétablissement ».

Comprendre cette fonction ne signifie ni excuser ni banaliser les conséquences d'une consommation. Cela permet surtout de ne pas réduire immédiatement la personne à son comportement.

Vient ensuite le collectif : J’ai également connu l’autre côté de la barrière. Celui du consommateur dans des environnements professionnels où l’alcool participait assez naturellement au lien social : repas du vendredi, soirées professionnelles, événements commerciaux…

Pendant longtemps, certaines consommations ont fait partie des rites professionnels sans nécessairement être interrogées. Refuser un verre pouvait parfois être plus remarqué que l’accepter.

Cela pose une question intéressante : où commence la responsabilité individuelle lorsque le collectif participe lui-même à la banalisation d’un comportement ?

Enfin vient la structure : Que dit l’organisation du travail ? Quels risques sont associés au poste ? Quelles ressources existent ? Quelle place prend la prévention ? Comment l'entreprise réagit-elle lorsqu'une situation survient ?

Les recommandations labellisées par la Haute Autorité de santé en 2025 confortent cette lecture globale : les usages de substances psychoactives relèvent d’un modèle complexe dans lequel interviennent notamment des facteurs environnementaux et professionnels. Elles soulignent également que la prévention ne peut pas se réduire à de simples actions de sensibilisation individuelles.

Autrement dit : regarder uniquement la personne laisse une partie du problème hors champ.


regarder l’individu, le collectif et la structure
regarder l’individu, le collectif et la structure

Ce que j’aurais peut-être fait différemment aujourd’hui

Revenons à mon jeune conducteur d’engin.

Une chose ne change pas avec le recul : dans son état, la question de la sécurité liée à la conduite était immédiate.

Ce qui a changé, c’est ma manière de voir les possibilités autour de cette situation.

À l’époque, mon raisonnement était pratiquement binaire : soit il occupait son poste, soit il rentrait chez lui.

Aujourd’hui, dans cette situation précise, j’aurais probablement regardé davantage ce qui était possible autour de lui.

J’aurais échangé avec lui à l'écart. J'aurais mieux évalué les ressources dont nous disposions. Et puisque nous avions ce jour-là des activités administratives ne présentant pas les mêmes risques que la conduite d'un engin, j'aurais au moins envisagé cette possibilité avec les interlocuteurs appropriés, si son état le permettait.

Ce n’est évidemment pas une préconisation générale.

Chaque situation, chaque poste et chaque état sont différents.

C’est justement le point : entre le maintien aveugle au poste et l’exclusion réflexe, il peut parfois exister d’autres possibilités à examiner.

Les recommandations actuelles abordent d'ailleurs explicitement le maintien en emploi et, lorsqu’il est pertinent et construit avec les professionnels compétents, l’aménagement ou la transformation temporaire du poste ou de son environnement.

Trois questions plutôt qu’une recette

Face à une situation préoccupante, je préfère aujourd’hui trois niveaux de questionnement.

Du côté de l’individu : qu’est-ce que je sais réellement ? Quels faits ai-je observés ? Qu’est-ce que je suppose ? Qu’est-ce qui relève éventuellement de sa santé et sort de mon rôle ?

Du côté du collectif : qu’est-ce que notre environnement encourage, banalise ou protège ? Quelles habitudes avons-nous créées ? Quel regard porte l’équipe ? La personne peut-elle rester membre du collectif sans être réduite à ce qui lui arrive ?

Du côté de la structure : quelles possibilités avons-nous ? Quels risques devons-nous prendre en compte ? Quels interlocuteurs peuvent être mobilisés ? Quelles ressources internes ou externes existent ? Ces questions ne donnent toujours pas LA bonne réponse. Elles permettent simplement d’éviter d’en choisir une trop vite.


Conférence Addictions Mai 2026
Conférence Addictions Mai 2026

Former sans moraliser, accompagner sans soigner

C’est probablement là que se situe, pour moi, la place de l’entreprise : Ni dans le diagnostic, ni dans la prise en charge thérapeutique.

Mais elle n’est pas pour autant sans possibilité d’action. Elle peut mieux préparer ses managers, interroger ses propres pratiques, connaître ses ressources, créer des espaces d’échange et faciliter l’accès aux professionnels compétents.

Le service de prévention et de santé au travail occupe évidemment une place particulière dans cet écosystème. Les recommandations de la HAS distinguent clairement la prévention collective de l’accompagnement individuel réalisé par les professionnels de santé, dans le respect du secret médical.

La pair-aidance peut également apporter une autre lecture : celle d’une personne qui connaît de l’intérieur certaines mécaniques du rétablissement et peut contribuer à rendre les situations plus compréhensibles, sans se substituer au soin.

C’est tout le sens de mon approche chez De Vous à l’Autre : comprendre avant d’agir, regarder l’individu sans oublier le collectif et la structure, puis élargir le champ des possibles.

Les conduites addictives au travail peuvent être abordées chez DV2A en conférence, en formation ou à travers la pair-aidance et le savoir expérientiel, selon le contexte et l’objectif recherché.

Sources : Santé publique France, Baromètre 2021 ; INRS, enquête sur les pratiques addictives en entreprise ; Haute Autorité de santé, Usage des substances psychoactives : prévention en milieu professionnel, 2025.

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