Pair-aidance et addictions : remettre la personne au cœur de son

En mai 2026, j’ai eu l’occasion d’intervenir lors d’une journée organisée par Vie Libre autour de la pair-aidance, des addictions et du pouvoir d’agir. Le fil conducteur de cette conférence était assez simple : lorsqu’on accompagne une personne confrontée à une addiction, comment peut-on l’aider sans décider à sa place de ce que devrait être son parcours de rétablissement ?
Cette question traverse depuis longtemps mon approche de la pair-aidance. Dans les addictions, l’envie de « faire quelque chose » pour l’autre peut être très forte, notamment lorsque les conséquences deviennent visibles pour l’entourage. Pourtant, le rétablissement ne se résume pas à convaincre une personne qu’elle doit arrêter de consommer. Il implique aussi de comprendre ce que la consommation a pu représenter pour elle, ce qui peut aujourd’hui l’aider à évoluer et la manière dont elle peut progressivement retrouver une capacité à faire ses propres choix.

Pair-aidance et addictions : comprendre la fonction avant de vouloir modifier le comportement

L’un des premiers points abordés lors de cette conférence concernait la fonction que peut avoir prise une consommation dans la vie d’une personne. Nous regardons naturellement l’addiction à travers ses conséquences : problèmes de santé, difficultés familiales, isolement, pertes financières, tensions sociales ou professionnelles. Mais avant de produire ces conséquences, le produit a parfois répondu à un besoin.
Pour certaines personnes, il a permis de tenir dans une période difficile. Pour d’autres, de soulager une souffrance, d’oublier momentanément certaines pensées, de diminuer une anxiété ou simplement de ne plus ressentir avec la même intensité ce qui devenait trop lourd à supporter.
Dire cela ne revient évidemment pas à banaliser l’addiction. Il s’agit plutôt de déplacer le regard. Si l’on ne voit que le comportement que l’on souhaiterait voir disparaître, on risque de passer à côté de ce qu’il représente pour la personne. Or il est difficile d’abandonner une stratégie, même devenue problématique, tant qu’aucune autre ressource ne vient réellement prendre sa place.
C’est aussi l’un des apports du savoir expérientiel et de la pair-aidance : pouvoir parler de ces mécanismes depuis l’intérieur, tout en prenant suffisamment de recul sur son propre parcours pour que l’expérience personnelle devienne une ressource pour l’autre et non un modèle à reproduire.
Quand ce qui permettait de tenir finit par prendre toute la place
C’est là que se situe une partie du paradoxe de l’addiction. Ce qui a pu, à un moment donné, permettre de tenir ou de se protéger peut progressivement devenir une nouvelle source de difficultés.
La consommation commence alors à déborder sur d’autres dimensions de la vie. Les relations se fragilisent, la confiance diminue, l’isolement peut s’installer. Le travail ou les études deviennent plus compliqués, les finances se tendent, la santé se dégrade et l’image que la personne porte sur elle-même peut être profondément atteinte.
Dans mon support de conférence, j’avais choisi de représenter cette évolution comme un espace qui se réduit progressivement. Lorsque l’addiction prend beaucoup de place, les projets, les loisirs, les relations, les aspirations ou tout simplement la capacité à se projeter dans l’avenir peuvent finir par passer au second plan.
Cette lecture est importante parce qu’elle rappelle que le rétablissement ne consiste pas uniquement à faire disparaître un produit. Il s’agit aussi, progressivement, de recréer de la place pour autre chose : des relations, des envies, des projets, des activités, des choix et une perception différente de soi.
C’est à cet endroit que la notion de pouvoir d’agir prend tout son sens.
Le changement ne se produit pas au rythme de l’accompagnant

Dans l’accompagnement des addictions, l’une des difficultés tient au décalage qui peut exister entre ce que l’entourage perçoit et ce que la personne est prête à envisager.
Il arrive que les conséquences paraissent évidentes de l’extérieur alors que la personne ne souhaite pas encore modifier sa consommation. À d’autres moments, elle peut commencer à s’interroger sans pour autant être prête à agir. Elle peut également décider de changer, avancer pendant un temps puis revenir à une consommation antérieure.
Cette dynamique est bien connue dans le modèle de Prochaska et DiClemente, que j’utilise régulièrement pour parler du changement. La roue du changement permet notamment de visualiser les différentes étapes par lesquelles une personne peut passer, de la précontemplation jusqu’au maintien, sans considérer la rechute comme la preuve que tout ce qui a été construit auparavant n’avait servi à rien.
Ce modèle m’intéresse surtout pour ce qu’il change dans la posture de l’accompagnant. Il invite à partir de l’endroit où se trouve réellement la personne, plutôt que de l’endroit où nous aimerions qu’elle soit déjà arrivée.
Cela paraît évident lorsqu’on le formule ainsi, mais c’est loin de l’être dans la réalité. Quand on voit quelqu’un souffrir ou se mettre en difficulté, on peut rapidement vouloir accélérer son parcours, convaincre, conseiller ou faire à sa place. Or le pouvoir d’agir suppose justement de laisser à la personne une place réelle dans les choix qui concernent sa vie.
La pair-aidance ne donne pas la solution, elle peut ouvrir des possibles

La pair-aidance prend ici une place particulière, car elle repose sur une forme de savoir différente de celle du professionnel de santé ou du travailleur social.
Le pair-aidant peut avoir connu l’ambivalence, les périodes pendant lesquelles le produit semblait indispensable, la culpabilité, les tentatives de changement, les retours en arrière, mais aussi le moment où d’autres ressources commencent à devenir possibles. Cette proximité d’expérience peut faciliter certaines discussions, permettre de mettre des mots sur ce qui est vécu ou simplement montrer qu’un autre chemin existe sans prétendre qu’il sera identique pour chacun.
Pour autant, la pair-aidance ne consiste pas à raconter son histoire pour expliquer à l’autre ce qu’il devrait faire. Mon propre parcours ne devient intéressant que s’il permet à la personne accompagnée de mieux comprendre le sien.
C’est cette distinction entre témoignage et savoir expérientiel qui me paraît essentielle. L’expérience vécue prend une valeur particulière lorsqu’elle a été travaillée, mise à distance et transformée en ressource mobilisable dans une relation d’accompagnement.
Lors de la conférence Vie Libre, cette idée était directement reliée à l’autodétermination : accompagner ne signifie pas abandonner la personne à elle-même, mais créer des conditions dans lesquelles elle peut progressivement retrouver davantage de choix, de ressources et de capacité à agir sur sa propre situation.
Accompagner sans prendre la place de l’autre
Cette posture oblige aussi à accepter une forme de limite. Un accompagnant peut écouter, informer, proposer une ressource, partager une expérience, aider à comprendre un mécanisme ou ouvrir une possibilité. Il ne maîtrise pas pour autant ce que la personne en fera ensuite.
C’est parfois inconfortable, notamment lorsque l’on pense savoir ce qui serait « bon » pour elle. Pourtant, remettre la personne au cœur de son rétablissement suppose précisément d’accepter que son parcours lui appartient.
Cela ne signifie pas qu’il faille tout accepter ni qu’il n’existe pas de cadre. Cela signifie plutôt que le rôle de l’accompagnement n’est pas de fabriquer de l’adhésion, mais de permettre à la personne de retrouver suffisamment de ressources pour pouvoir, progressivement, reprendre la main sur ses propres choix.
Un changement de regard, une question nouvelle, la découverte d’un relais ou la capacité à envisager une étape que l’on refusait jusque-là peuvent déjà constituer des mouvements importants. Le rétablissement se construit rarement en une seule décision spectaculaire.
Une conférence qui continue de nourrir les interventions DV2A
Cette intervention avec Vie Libre fait partie des expériences qui structurent aujourd’hui ma manière d’aborder les addictions au sein de De Vous à l’Autre.
Elle m’a permis de croiser plusieurs dimensions qui me sont particulièrement importantes : la pair-aidance, la compréhension des mécanismes du changement, l’autodétermination, le pouvoir d’agir et la place du savoir expérientiel dans l’accompagnement.
Ces questions peuvent être abordées dans différents cadres. Une conférence permet d’ouvrir une réflexion, de faire évoluer certaines représentations et de mettre en discussion les expériences du public. Une formation permet d’aller plus loin dans l’analyse des situations, les postures professionnelles et les ressources mobilisables. La pair-aidance apporte quant à elle cette lecture particulière issue de l’expérience vécue et du rétablissement.
Derrière ces différents formats, le fil conducteur reste le même : ne pas réduire une personne à son addiction, essayer de comprendre ce qui se joue dans son parcours et lui permettre de retrouver progressivement une place active dans les décisions qui la concernent.
C’est aussi ce que j’entends lorsque je parle de remettre la personne au cœur de son rétablissement.




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